Excursion dans le grenier de mamie

Excursion dans le grenier de mamie

Comme dans toutes les familles, certains enfants ont la particularité, pour ne pas dire le défaut, d’être très curieux. Du « pourquoi » au « comment », ils ont cette soif de découverte et d’appropriation de leur histoire familiale donnant accès à l’imaginaire. En somme, ils mettent leur curiosité au service de la découverte de leur histoire, de leur environnement et plus largement, du monde.

C’est de cette façon, que petite, j’ai imaginé devenir archéologue, et dès ce plus jeune âge, la maison de, feus mes grands-parents, est devenue un véritable terrain d’étude. Il faut dire que c’était une maison très ancienne. Une des plus vielles de la commune, soi-disant de plus de deux cents ans ! Mais qu’avait bien pu abriter cette maison ?

Le bâtiment comprenait deux parties distinctes, dont une ancienne et une très ancienne partie. La première, était le logis principal de mes GP et l’autre, une « location de vacances », enfin, à l’étage parce qu’au rez-de-chaussée, se trouvaient des pièces « interdites ». En réalité, la fonction de ces pièces était plutôt de stocker des vieilleries dans un lieu froid, humide et poussiéreux. Eh moi, j’y voyais de grandes découvertes à faire, vous pensez bien !

Et paf ! Voilà qu’effectivement, lors d’une de mes « fouilles archéologiques », je trouve une vieille photo de mariage d’antan sur laquelle, les personnes portaient des costumes d’une autre époque. Cette maison avait donc offert l’hospitalité à de nombreuses personnes avant « nous » et la machine a scénarios se mit en route ! Mais qui pouvaient être ces personnes ? Comment était aménagée la maison ? Certains sont-ils morts ici ?

Et ça ne s’arrêtait pas là ! Sans le savoir, j’allais être menée vers un autre trésor mais, cette fois-ci dans le grenier : près d’une dizaine de vieux livres y dormaient depuis au moins un siècle … voir dix, selon ma représentation du temps à l’état d’enfant !

Ces livres étaient de grands formats ; les couvertures roses durent être rouges auparavant ; les pages avaient leurs tranches dorées et elles étaient jaunies et tâchées. Il se dégageait une odeur de « vieux livres », mélange d’humidité et de vies passées ! À l’intérieur, des formules de type mathématiques, des mots en français, mais complètement inconnus de mon vocabulaire naïf et paraissant refléter des espèces de médecines enfin plus largement, une sorte de grimoire ! À l’intérieur, la date indique le XVIIIe siècle ! Woua !

Comment en savoir plus sur leur origine, leur propriétaire et leur fonction ? De toute évidence, il me faudra un jour ou l’autre une réponse et c’est aujourd’hui, trois décennies plus tard, chose faite !

Sans plus attendre, je vous invite dans le grenier du N° 4, place des Tilleuls.

Mais par où commencer les recherches?!

Délimitations et relevés des territoires des communes : l’apport Napoléonien

Pour connaître les personnes ayant vécu dans un lieu précis, je m’en vais presto, fouiller les archives !

Depuis Napoléon et sa loi impériale de 1807 sur le cadastre, celui-ci avait pour fonction initiale de « doter l’administration des contributions directes d’un outil fiable et rationnel pour répartir l’impôt entre les contribuables dans un système fiscal qui repose alors, essentiellement sur la propriété foncière et immobilière1 ». Composé de plans graphiques, il se complète, entre autre, de la liste des parcelles enrichie des noms et adresses des propriétaires puis, la nature des propriétés.

Cadastre napoléonien de SGP (1824-1934) – 3 P 218-4 – Section A de l’Ezardière [Lézardière] : 3e feuille (parcelles 532-883) 1824

Dans ce contexte, le 4 de la place des tilleuls au XIXe siècle ne se dénommait pas encore ainsi, puisqu’à l’époque il n’était encore que le cimetière ! Eh oui ! Il faut donc chercher des noms corrélés au numéro de parcelle, mais ! Les habitants en étaient-ils les propriétaires ? Dans mon cas, oui2 ! Je rencontre ainsi Balthazar GILLARDEAU.

AD 85 – États des sections SGP – 3 P 2514

Qui est Jean-Balthazar ?

Fin de la première moitié du XIXe siècle, en parcourant les listes nominatives je rencontre un individu au prénom aujourd’hui, désuet : Jean-Balthazar, famille GILLARDEAU. Vivant « au bourg » en compagnie de trois domestiques, on le dit Fermier général puis rentier et enfin Propriétaire, rien que ça.

En 1836, âgé de 65 ans, il serait donc né aux alentours de 1771, soit avant la Révolution, ce qui explique ses « diverses fonctions », mais où ? En creusant, il me faut aller du côté du Poiré sur vie et de Palluau pour rencontrer son lignage. Jean-Balthazar GILLARDEAU est issu d’une famille bourgeoise de laquelle ressortent des curés, des propriétaires certes, mais aussi des Maîtres (corporations) et des … Chirurgiens jurés ! Ah tiens, c’est bien écrit « chirurgien » ?

Liste Nominative SGP – 1836 – 6M350 – 2Mi21/215

La lignée GILLARDEAU

Jean-Balthazar GILLARDEAU est né le 3 mai 1770 à Palluau, fils de Maître Pierre GILLARDEAU, Chirurgien juré & apothicaire, ainsi que de Dame Henriette Renée DENOIS de LA DAVIERE (fille de Jacques Denois sieur de la Davière, licencié ès lois). Il est le dixième et avant dernier enfant du couple. Le 20 novembre 1797, il épouse à Martinet, Marie Anne Jeanne RUCHAUD, de six ans son aînée, (fille du Sieur Joseph Ruchaud, Notaire et procureur fiscal d’Aizenay sous l’ancien-régime, et de Dame Marie-Françoise Guiochet des terres de la Gachetière).

Ils profitent d’ailleurs, de l’occasion pour reconnaître officiellement la naissance de Marie-Anne, leur fille survenue un mois plus tôt. Marie-Anne sera l’unique enfant du couple puisqu’en 1797, la guerre civile fait rage en Vendée et Jean-Balthazar est plus qu’impliqué, il est un des chefs Vendéens avec JOLY de la Chapelle-Hermier3. Il y survivra, mais non sans égratignures4 :

Transcription:

« coup de bayonnette au cou, coups de sabre sur occiput

a assisté à toutes les batailles des guerres de Vendée

et a été employé à des missions importantes ».

Les conflits en Vendée et leurs mouvements, n’ont véritablement cessé qu’aux alentours de 1815. On imagine aisément que reprendre une vie normale par la suite fut difficile, pour ne pas dire illusoire. De plus, les alliances entre lignées étant avant tout, des contrats régissant des patrimoines, les époux pouvaient donc vivre séparément. C’est le cas pour Jean-Balthazar. En effet, dès 1824, il est recensé au futur N°4 place des Tilleuls, quand Madame vit sur Aizenay.

Chirurgien juré? Maître apothicaire? Ça veut dire quoi?

Pour en revenir à nos moutons, les livres sembleraient bien appartenir voir, provenir de la famille GILLARDEAU. Cependant, étaient-ils à Pierre GILLARDEAU (né aux environs de 1724 et décédé à la Malvergne5 de Martinet en 1796) père de Jean-Balthazar, à moins qu’ils ne soient à son grand-père, Jean GILLARDEAU, Sieur de la Cotrelière, Maître apothicaire (serait décédé avant 1743)6. En tout cas, cela paraît constituer un héritage pour le moins, affectif, méritant de faire partie des effets personnels de Jean-Balthazar.

« Per Horus et per Ra et per Sol Invictus … !

Tout comme cette célèbre formule latine du mage dans le film Les Visiteurs (1993), les apothicaires devaient connaître le Latin et, l’historienne I. Bernier7 vient nous éclairer sur ce métier : issu de l’ancienne corporation des épiciers au Moyen-âge, car vendant des plantes et des épices, l’apothicaire n’est pas qu’un simple commerçant, mais avant tout, un pharmacien dont la fonction principale est la fabrication de remèdes. Avant de devenir apothicaire puis, Maître apothicaire, il faut suivre un apprentissage de cinq ans dit de compagnonnage, tout comme avant de savoir concocter les remèdes, l’apprentissage passe par l’instruction du Latin et sa merveilleuse grammaire dans le but de pouvoir lire et déchiffrer les ordonnances ! De là à penser que les médecins reçoivent l’injonction de tout faire pour que leurs ordonnances soient encore aujourd’hui, des textes de paléographie, il n’y a qu’un pas !

En France, les premières corporations d’apothicaires voient le jour dans le sud du royaume, à Montpellier, dès la fin du XIIe siècle. Puis, jusqu’au XVIe siècle, il y a concurrence entre apothicaires et chirurgiens-barbiers ; le Roi sépare alors les corps de métier, épiciers et apothicaire sont ainsi dissociés, barbiers et chirurgiens aussi, du moins sur le papier car «  tout ce qui était de l’exercice de la main sur le corps de l’homme, était de la compétence de la chirurgie : l’art de raser et de faire le poil n’en était pas exclu8 ».

Chirurgiens et leurs instrument. Crédits : © BCISSA
Définitions

Le chirurgien-barbier et le chirurgien-juré ne se distinguent que par le fait d’avoir prêté le serment (juré), ou non, requis par la maîtrise. De plus, les chirurgiens et les médecins ne se dissocient eux, que par le fait que le premier pratique et le second, théorise. Enfin, l’apothicaire fabrique les remèdes. Grosso modo, on peut expliquer les choses ainsi.

La famille GILLARDEAU était donc une famille de soignants passés Maîtres dans l’art d’exercer et de concocter ses thérapeutiques. Les livres retrouvés étaient donc, les livres de ces Maîtres et avaient plus de 250 ans ! Ils ont été déposés chez un libraire collectionneur à Beaulieu-sous-la-Roche.

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Peut-on dater cette bâtisse ?

Bah il existe des limites ! Eh mince … Effectivement, Napoléon a fait le bonheur des administrations fiscales en créant le cadastre, mais aussi des historiens que nous sommes ! Néanmoins, rechercher auparavant est plus compliqué, surtout dans notre région qui a subie les affres de la guerre !

Toutefois, la légende de cette propriété parle d’un ancien relais/ ancienne auberge. Devenue maison bourgeoise, l’agrandissement de la partie habitation de mon enfance fut construite entre 1838 et 1841. Les vieux écrits de la commune parlent bien d’auberges, cabarets ou encore de débitants et d’épiceries dans le bourg, seulement, certains bâtiments ont aujourd’hui disparus pour faire place à des parkings par exemple, quand d’autres sont devenus des foyers d’habitation.

Avant de devenir la demeure du Sieur GILLARDEAU, la bâtisse était donc une auberge faisant office de relais de poste. On sous-entend par relais, relais de poste aux chevaux.

Changement de chevaux au relais de poste – Œuvre de Heinrich Bürkel (1802-1869)

Les relais de poste à chevaux nous apprennent qu’autrefois, les routes d’aujourd’hui étaient des chemins assez abominables et des haltes étaient plus que nécessaires ! On y changeait de chevaux et on prenait le temps de se restaurer, s’abreuver et se reposer, voir d’y prendre pension. Sachant que ces relais existaient dès le XVIe siècle, on peut dater approximativement la construction de cette maison, vers le XVIe siècle, date à laquelle on retrouve les premières mentions existantes.

Vieille enseigne de relais de poste, consultée sur Le blog photo de Deconinck Roland

On n’aurait pas oublié la photo de mariage du début de l’histoire ? A-t-elle trouvé ses propriétaires ?

Au décès de Jean-Balthazar en 1850, la propriété fut reprise et, une grande ou plutôt, une large famille – de maçons et tailleurs de pierres pour les Messieurs, lingères, épicières et commerçantes pour les Dames – occupait les lieux et ce, jusqu’au XXe siècle d’après les recherches. À la vue des indices que l’image offrait, la photo de mariage reflétait les successeurs de Jean-Balthazar: la famille Talneau.

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1Plans du cadastre napoléonien consulté sur https://francearchives.fr/findingaid/1e1a56252d4bb55bea7ec0ee5449e61d1d9e5e97, Février 2021.

2États des sections A (vues 1-26), B (vues 27-58) et C (vues 59-74). Relevés des numéros de même nature de culture (vues 75-132). 1824-1934 – 3 P 2514 – (vue 15/132).

3AD 85 – Les héritiers des révolutionnaires – 3 – (4 Num 280/22). Tome III – vue 429/632.

4Archives militaires de la guerre de Vendée conservées au Service historique de la Défense (Vincennes) – Pensions et gratifications attribuées aux anciens combattants des armées royales de l’Ouest (SHD XU 16, 29, 33-34, 36, 39, 65-66) – Vendée – SHD XU 33-1 – 16 mai 1816 – vue 61/080.

5AD 85 – Les Archives du diocèse de Luçon, ou Chroniques paroissiales (1889-1970) – 4 num 503 238 – Fasc. XV, Canton de La Mothe-Achard, par CC. FF. Noël et Etienne-Joseph de l’Institut Saint-Gabriel (Dic. Géo. et Topo., P. 105-276) P. 106 feuillet blanc 1953-1965 – vue 68/171.

6GILLARDEAU dans « Recueil de filiations bas-poitevines » consulté sur https://www.geneanet.org/archives/livres/540229/222, Février 2021.

7Découvrez l’histoire des apothicaires, consulté sur https://www.futura-sciences.com/sciences/questions-reponses/histoire-decouvrez-histoire-apothicaires-12758/, Mars 2021.

8Histoire des chirurgiens, des barbiers et des barbiers-chirurgiens, consulté sur https://www.medarus.org/Medecins/MedecinsTextes/divers_institutions/chirurgiens_barbiers.html, Mars 2021.

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2 réflexions sur « Excursion dans le grenier de mamie »

  1. Bravo pour ces recherches extraordinaires l histoire des familles l’histoire des maisons
    👍 félicitations Mélanie

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